Robert Trifelle, un maître espion en littérature.

Le plagiat en littérature n'est pas chose nouvelle. L'Antiquité déjà était un grand marché aux voleurs pour poètes et philosophes. Vers 87, l'innommable Fidentinus dont on ne taira pas le nom est dénoncé par Martial dans ses Épigrammes (livre I) : Fidentinus, tu gribouilles sur ta page avec les mots des autres comme si les maisons n'avaient pas de portes. Tu t'empiffres chez ton voisin quand il est au travail, tu vides son étagère à crépides et dérobes ses plus beaux mets dont la fameuse saucisse de porc rôtie de Bidiantre qu'il avait amoureusement scellée dans un drap sous la pierre froide. Cache toi dans ta redingote pâteuse, cela ne changera rien. Tes larcins disent tout de toi, tu es un charlatan! Pas la peine de te couvrir avec la peau d'un perroquet, même bigarré, ni de jouer la victime dans une posture de cadavre, tes livres ne sont qu'un nuage d'impostures, une grande chausse-trape où ton Moi prédateur pourrira un peu plus à chacun de tes larcins. Fidentinus, ô voleur d'idiomes imagés, ô voleur de feu, ô voleur! La justice de Pétaouchnok ne t'aurait pas raté, elle!

Mille autres sommes poétiques ont subi la même torsion par la suite et cela a empiré au fil des siècles. Garistre du Lac d'Orbigénie, écœuré par ces rapines saisonnières qui vidaient les greniers à bon grain, conservait nonobstant une sérénité exemplaire et sa porte toujours ouverte. Dans son Traité du vrai monde (1205), il défend une diététique à la fois mentale et corporelle par laquelle il ne saura être question d'attacher la moindre importance aux faux pas de ceux qui à la merci de leurs aigres humeurs entreprennent de telles copulations bestiales (sic). Pourtant plagié lui aussi, Garistre du Lac d'Orbigénie continuait à saluer ses mignons à chacun de ses petits-déjeuners d'un savoureux Un petit idiome imagé avec mon thé ira parfaitement.

En 1911, dans le presque kilométrique Glossaire Idolâtre du Rien, à l'article rapines de goujat, Raymond Chaure reviendra à son tour sur ce goût délabré pour l'appropriation de l'Autre qui nous enseigne mieux que tout sur les intérieurs incendiées de ce monde abâtardi qu'on appelait jadis conscience. 

Le plagiat, la triste affaire, aimait à dire Fiona Halgreen, a fait de gros dégâts chez les écrivains rienesques à l'époque contemporaine. Dès la fin du fin du XIXe siècle, le nouveau triomphe du Rien avait émoustillé le monde de l'édition, habitué aux romances et aux fresques sociales. Il y avait gros à gagner, les contrats s'envolaient, les stars montantes étaient glorifiées. et les escrocs eux aussi sont venus taper à la porte. Le plagiat est devenu une mode boueusement mortelle. 

Bruce Köttersigrar, éminent linguiste, a mené l'enquête sur les traces odorantes du garagiste Robert Trifelle (1902-1979), plagiatiste forcené et sans honneur, qui se voulait un parangon de vertu mais ne fut pathétiquement qu'un voleur de mots. Dans Robert Trifelle, un pathétique braqueur en littérature, paru en 2016, il revient avec force sur le parcours larmoyant de ce pitre-zouave qui sans scrupule n'avait posé aucun tabou dans son activité criminelle (il voulait piller TOUT Marcel Jutique, le légendaire écrivain à oblique dadaïste et extraordinaire promoteur d'un nihilisme solaire). 

Dans l'esprit d'un Gary, mais avec peu de hauteur, car il ne voulait ainsi que dissimuler sa morbidité en éparpillant ses larcins, il usait d'alias à chaque livre (une vingtaine au cours de sa misérable existence).  Louis R., Rémi T., Samuel S., Lucien P., Martial R, Raymond D., Léon G., Martial P., Wlodzislaw S., Étienne-Marcel D., Luc P., Francis M., Jean-Guy F., Johannes Z., Fernand D., Maurice C., Gilbert G., Henri-marcel C. furent les principaux avatar perpétrant ses crimes (laissons  dans l'anonymat ces couards sans âme ni honneur). Sentiment d'impunité, volonté de puissance, désespoir de l'indigent, tout cela fut en Robert Trifelle. Cela ressemblait probablement à un suicide littéraire. Et qui sait à un suicide pour de vrai. 

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Ce texte s’inscrit dans la tradition du Magnus Nihil


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