Lors d'un passage à Oulan-Bator en 1953, Marcel Jutique, l'écrivain à oblique dadaïste s'entretient avec Mauricette Fauré, cheffe de la Revue de la natation libertaire dans les locaux du périodique. Arrivé depuis la veille dans la capitale mongole sur les traces de Dagobert La Moujade, défenseur de la multiplicité du Rien, Jutique qui parlait rarement en systèmes a ce soir-là la parole plus libre et légère.
Pourquoi Gragerfis ? lui demande d'emblée Mauricette. Il ne répond pas tout de suite. Il coupe une pomme, la mâche et sourit. Contre le Grand Tout je regimbais en engloutissant un pommé. Il laisse la phrase tomber comme un gerfaut non moderato aurait lâché sa proie en plein vol. Le pommé contre la totalité. Vous voyez, dit-il, je n’ai jamais combattu le Grand Tout avec des théories. Je l’ai contrarié avec des gestes.
Il précise : Le Grand Tout est vertical. Il organise. Il hiérarchise. Il classe les fruits en catégories, les hommes en fonctions, les idées en dogmes. Moi, j’engloutis un pommé. Ce n’est pas une révolte spectaculaire. C’est une désobéissance légère.
Il ajoute : Stylus Gragerfis m’a enseigné cela. Il ne redresse pas la mer. Il ne proclame pas une nouvelle architecture du monde. Il décale le regard.
Le pommé devient acte philosophique. Pas parce qu’il nie le monde. Mais parce qu’il le désamorce. Jutique saisit son minuscolo taccuino, lit à haute voix : Le Grand Rien (que d’autres appellent l’intrinsèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, d’espiègleries colossales. Il sourit : Oui, c’est borgésien. Mais Borges savait que le labyrinthe n’est pas tragique. Il est ludique. Il pose le carnet. Le Grand Rien n’est pas un trou. Il n’est pas un néant moral. Il est une prolifération d’écarts.
Il insiste : Espiègleries colossales. C’est cela qui distingue Gragerfis des nihilistes sombres. Le Rien n’est pas austère. Il est joueur. Le monde devient léger non parce qu’il disparaît, mais parce qu’il cesse d’être sacré.
Mauricette, l'air amoureux, lui rappelle qu’il est qualifié d’écrivain à oblique dadaïste. Il éclate de rire. Oblique, oui. Mais pas dissolvant. Il explique : Le dadaïste détruit le sens pour dénoncer l’absurdité. Le gragerfissien déplace le sens pour éviter la rigidité. Ce n’est pas la même chose. Dada fracture. Gragerfis désaxe. Et moi, je marche un peu penché, j'ai les pieds plats.
Pourquoi Gragerfis plutôt qu’un autre ? Pourquoi pas Épicure ? Pourquoi pas Démocrite ? Pourquoi pas Timée de Locres ?
Il répond calmement : Parce que Stylus Gragerfis, le maître antique, ne souffre pas d’avoir raison. Épicure cherche la paix. Démocrite rit du monde. Quant à Timée de Locres, qui ne doute pas de son existence ? Gragerfis, lui, est bien vivant, et il n’essaie ni de guérir le monde, ni de s’en moquer, ni de s’en venger. Il l’allège. Voilà pourquoi je suis adepte.
Il devient plus sérieux. Le nihilisme est souvent confondu avec la négation. Mais le Rien gragerfissien ne nie rien. Il retire l’excès. Il reprend son pommé. Puisque Dieu n’existe pas, tout n’est pas permis.
Il regarde son interlocutrice. Vous comprenez ? Ce n’est pas un relativisme. C’est une responsabilité sans ciel. Le Grand Rien rend l’homme plus exact, pas plus libre au sens vulgaire. Il ajoute : Le Grand Tout justifie. Le Grand Rien exige.
On l’interroge sur son style. Pourquoi ces aphorismes ? Pourquoi ces phrases brèves ? Il répond : Parce que le Rien ne supporte pas l’enflure. Il pointe du doigt une pile de manuscrits. L’écriture longue a tendance à fabriquer du Grand Tout. Elle organise trop. L’aphorisme, lui, laisse des blancs. Et dans ces blancs, le Rien respire.
Finalement, il résume : Je suis gragerfissien pour trois raisons. Parce que le Rien ne m’ordonne rien. Parce qu’il me rend attentif à mes gestes. Parce qu’il me protège des totalités, même des totalités nihilistes.
Il ajoute doucement : Je ne suis pas nihiliste pour détruire. Je le suis pour éviter d’adorer. Le pommé vaut ici traité politique.
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